Charles Daubas a reçu le prix littéraire du Cotentin 2019. Voici son discours de remerciement :

Merci à vous,

Merci à la ville de Cherbourg qui nous accueille,

Merci au Jury qui a visiblement apprécié ce livre,

Merci à Gallimard d’avoir bien voulu le publier,

Merci à ceux qui ont contribués à cette rencontre 

Et à Victor Edou ici même qui est le premier qui m’a fait découvrir le Cotentin

Je vais peut etre commencer par une petite histoire:

La mienne,

celle d’un étranger en terre normande,

un horsain comme on dit ici.

Quand on est horsain 

et qu’en plus on écrit sur Cherbourg,

la première question qu’on vous pose est toujours la même, évidemment :

Pourquoi choisir d’écrire sur Cherbourg?

Cette question, on me l'a posée

Beaucoup ici, et finalement moins ailleurs.

Comme si pour les gens d’ici

il fallait de bonnes raisons, 

une bonne raison de venir, une bonne raison d’écrire, 

et une très bonne raison pour un horsain de faire les deux à la fois.

Pour moi il n’y avait pas besoin de raison,

j’étais venu il y a quelques années, 

j'étais revenu,

et revenu encore.

Je ne sais pas pourquoi.

Parce que cette ville m’habitait

Tellement que j'eu l’impression un jour,

qu’elle s'était soudain mise à me raconter une histoire à l’oreille, 

une histoire à elle.

C’est comme ca que le livre est né.

Naturellement,

Presque malgré moi me semblait-il.

Du coup est ce qu’il fallait des raisons à tout ca ?

Quand une relation commence, quand on aime, 

On ne se cherche pas de raison, 

Pas de motifs.

Il n'y a rien à expliquer.

C'est arrivé, voilà tout.

Mais un matin que j’arrive à un salon du livre pas loin d'ici

mon voisin de table

cherbourgeois de son état m’accueille avec ces mots:

Votre livre, personne n’y comprend rien,

et on ne retrouve meme pas Cherbourg

Je regarde devant lui

Je vois étalés des dizaines d’ouvrages différents,

Contes pour enfants, romans, recits historiques,

Tous sur le val de Saire, la Hague ou Cherbourg.

Autant dire qu’il avait une presqu’ile du Cotentin au bout de chaque doigt.

Et moi, finalement, je me sens assez ignare,

Je n’ai rien a dire,

Qu'une seule histoire à raconter

Que j’ai en plus pompeusement appelé Cherbourg

J’essaie de faire illusion mais je sens bien que mon Cherbourg ne pèse pas très lourd. 

et c’est soudain comme si des milieux d’yeux me dévisagaient,

et me sommaient de me justifier, de m’expliquer.

Toi qui parle de Cherbourg, toi qui dis l’aimer. 

D’où parles tu ? D’où viens tu?  

Et oui, ça, c’est une bonne question

Si bonne que j ‘ai l’habitude de l’éviter.

Quand on me demande d'où je viens

 je dis toujours

Un peu de partout, un peu de nulle part. 

Né en Asie d’une famille voyageuse, 

Vivant à Paris sans conviction

Et ici, c’est encore mieux,

Car ici je suis un horsain.

Horsain c’est pratique,

Qu’importe qu’on soit de Hong Kong ou de Paris,

de près ou de loin,

On est toujours horsain.

Personne ne vous demande de tirer ca au clair.

Horsain, c est un grand flou qui englobe le monde entier sauf la normandie, 

alors on peut y mettre beaucoup de choses,

Et ce flou me va bien.

Je m’y réfugie avec plaisir

Mais horsain ce n’est finalement qu'une vague couverture,

Et derrière, la question reste toujours en suspens:

D’ou viens tu ? Qu’es tu venu chercher ici ?

Le problème quand on écrit un livre,

c’est qu’on tombe immanquablement

Sur des gens qui ont le gout de la vérité

des lecteurs, des fins limiers,

qui ne vous laisseront pas vous échapper,

qui remarquent ce qui déborde des pages, 

qui flairent entre les mots et suivent les pistes au milieu des non-dits.

Et voici donc Jean Levallois qui m’interroge à son tour

pourquoi Cherbourg ? d’ou venez vous? 

Et moi qui lui réponds

comme d'habitude:

"Je ne suis qu’un horsain

je viens de partout et de nulle part ».

Je joue du flou

encore une fois.

Mais il relance du tac au tac:

« On vient toujours de quelque part, 

et même nulle part, c’est toujours quelque part.

En tout cas ca donne une raison d’avancer ».

Puis il me dit, toujours sans répit:

« Il y a quelque chose dans votre livre,

Qui tourne autour d’un manque, d’un vide.

Vous tournez autour de cette rade,

Comme si vous cherchiez quelque chose là-bas

Quelque chose qui vous appartient ou qui vous manque ».

Et voilà,

Encore cette question qui revient

Et là, plus moyen de s’échapper.

Parce que, quoi qu’on veuille, quoi qu’on dise.

un livre, ça vous situe.

Ce qui est écrit vous oblige.

Alors, un moment vient où on ne plus se dire qu'on est un horsain, 

un promeneur qui ne fait que passer

Même si on le croit, même si on le voudrait,

Parce qu’écrire, c’est s’installer un peu quelque part, 

et on ne s’installe jamais sans raison. 

En allant déambuler sur la digue de Querqueville un jour de Janvier,

J’ai peut-être pensé en effet

que tout ca ne pretait pas à conséquence,

Que je pouvais me tourner vers la ville, 

Et interroger l’air et le vent. 

Mais tandis que j’avancais, tandis que je m’enfonçais dans l'écriture,

c’est eux qui peu à peu m’interrogeaient. 

Cherbourg retournait lentement la question vers moi. Toujours la même. 

« Qu’es tu venu chercher ici? »

Et maintenant que ce livre est achevé, 

Que je suis ici devant vous,

je réalise que c’est une très bonne question. 

La plus importante peut-être.

Mais tout bien réfléchi, je ne vais pas essayer d’y répondre,

Je vais la laisser ouverte.

Parce que qu’il y a des lieux qu’on visite

Pour y saisir quelque chose d'extérieur a soi,

Un air du temps ou une belle image.

Qu'on ramène à la maison,

Et l’histoire est close.

Et il y a des lieux

Qu' on rencontre un jour,

Mais qu’on a l'impression de connaitre depuis toujours.

Peut-être parce que, sans qu’on s’en rende compte,

ils résonnent de ces questions dont on arrive chargé.

Alors il faut accepter de leur confier cette part de nous-même

Pour qu’ils la gardent en eux, 

et qu’ils la tournent à leur façon.

C’est peut-être ça que cela signifie, appartenir à un endroit,

Cette idée qu’on croit pouvoir se reconnaitre

Quelque part dans ce grand paysage,

Qu’on croit pouvoir s’y chercher et pourquoi pas s’y trouver,

Même si on est pas né ici.

Donc merci à Cherbourg et à la rade de m’avoir ouverts leurs bras.

Merci à tous d’être venus de si loin, ou de si près,

Aux horsains et aux autres,

A tous ceux qui partagent quelque chose de cette ville et de cette côte,

et merci pour ce prix qui me va vraiment droit au cœur.

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